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  • (c) DR/Photorail

    Vue ancienne de l’entrée de la gare de Laguépie. La double voie existant alors en gare et permettant le croisement des trains est bien visible.

  • (c) DR

  • Carte des lieux cités dans l’article (d’après la carte des chemins de fer dans le Massif central dans : Daniel Crozes, Les Bêtes noires, des chemins de fer dans le Massif central).

  • (c) C. Moulin

    Le bâtiment de la gare de Laguépie qui abrite un centre de loisirs pour enfants. La gare de Laguépie est aujourd’hui une gare voyageurs d’intérêt local ne disposant que d’un quai et d’une halte.

  • © AD82

    Conçue par la Compagnie du Grand Central pour la ligne reliant Aurillac à Toulouse, déclassée après l’ouverture de la ligne Cahors - Montauban, l’imposant bâtiment voyageurs de la gare de Lexos, qui fait l’objet d’une inscription aux Monuments historiques depuis 2007. À noter sur la photographie : un train en gare, tracté par une locomotive de type 120.

  • (c) C. Moulin

    Un TER Occitanie quitte la gare de Lexos le 6 août 2018 et emprunte la voie unique en direction de Laguépie.

  • (c) C. Moulin

    Tout comme la gare de Laguépie, celle de Lexos est aujourd’hui une gare voyageurs d’intérêt local utilisant un seul quai. Elle est desservie par des trains du réseau TER Occitanie.

  • (c) C. Moulin

    Lieu-dit Belvert : le lieu de l’accident. Le passage à niveau n° 53 et la maison du garde-barrière où Jaurès est venu s’éponger le front et où les blessés ont reçu les premiers soins. À l’arrière-plan, l’entrée de la courbe qui correspond au lieu de l’accident.

  • (c) DR

  • (c) DR

    Réné Viviani (1863-1925)

  • (c) DR

    Alfred Léon Gérault-Richard (1860-1911)

Collision entre Lexos et Laguépie Jean Jaurès y était

30 janvier 2019
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Par : Catherine Moulin

Article exceptionnellement gratuit tiré du numéro 48 d’Historail, premier numéro de notre nouvelle formule.

 

Un accident ferroviaire méconnu le 28 octobre 1895 : la collision entre Lexos et Laguépie, malgré la présence d’un voyageur illustre : Jean Jaurès.

Le lundi 28 octobre 1895, vers 10 h 15, sur la voie unique qui serpente dans la vallée de l’Aveyron entre Lexos et Laguépie (Tarn-et-Garonne), les express 21 et 40 du réseau Paris-Orléans entrent en collision. Parmi les voyageurs de l’express 21, en provenance de Paris, se trouve Jean Jaurès, député socialiste de Carmaux (Tarn) depuis 1893, accompagné de deux autres parlementaires socialistes, Alfred Gérault- Richard et René Viviani. Les trois hommes sont attendus à Carmaux où les verriers sont en grève depuis le 31 juillet. Cet accident, très peu connu (note 1) en dépit de la présence de Jaurès parmi les voyageurs, résulte d’une assez incroyable accumulation d’erreurs et d’incidents.

À l’origine de l’accident : un « arbre des causes » complexe

À 7 h 20, à Gaillac (Tarn), un train de marchandises en provenance de la gare toute proche de Tessonnières et roulant en direction de Toulouse déraille en passant l’aiguillage d’entrée dans la gare. L’aiguilleur aurait effectué une fausse manoeuvre et « s’apercevant de sa méprise après le passage de la machine, aurait rectifié sa manoeuvre, plaçant ainsi la machine sur une direction et le tender et les wagons sur une voie différente » (note 2). La machine, le tender et six wagons ont déraillé. Selon La Dépêche du 30 octobre, ce déraillement aurait été causé par « l’inexpérience de l’aiguilleur récemment venu de Tessonnières où son incapacité professionnelle aurait déjà été constatée ».

À 6 h 56, l’express 40 à destination de Paris a quitté la gare de Toulouse. Normalement, il doit arriver à 8 h 56 en gare de Lexos où il doit réglementairement laisser passer l’express 21 à 8 h 58. Mais à la suite du déraillement à Gaillac, il a fallu procéder au transbordement des voyageurs de l’express 40 en gare de Tessonnières. Transbordement qui a été assez laborieux et surtout, le train de remplacement est constitué de « wagons d’omnibus » (sic) démunis de freins à air comprimé (note 3).

De son côté, l’express 21 en provenance de Paris enregistre également un retard important de 1 heure 30 : un peu avant Limoges, la machine connaît une avarie qui a nécessité une réparation sur place (note 4). Ce retard n’a pas pu ensuite être rattrapé.

Lorsque l’express 40 arrive en gare de Lexos, le chef de gare l’immobilise comme d’habitude dans l’attente du passage de l’express 21.

C’est alors que le chef de station de Laguépie l’avise que l’express de Paris est stationné dans sa gare et qu’il peut autoriser le départ du train 40 (compte tenu des retards accumulés, le croisement des deux trains aurait dû exceptionnellement s’opérer en gare de Laguépie). Le chef de gare de Lexos donne donc le signal de départ à l’express en provenance de Toulouse. Mais quelques minutes plus tard, son collègue de Laguépie lui demande par télégraphe où est le train 40… Il vient lui-même d’autoriser le départ de l’express 21… « Il y a eu un tel méli-mélo de dépêches échangées entre les diverses gares à cause de ces retards, que le chef de gare de Laguépie a laissé partir l’express après que le train omnibus (sic) avait déjà quitté la gare de Lexos depuis 4 minutes », selon La Dépêche du 30 octobre. Les deux chefs de gare réalisent dès lors que les deux trains sont lancés l’un vers l’autre sur la voie unique (note 5). Et les deux gares ne sont distantes que de 7 km.

L’accident et les victimes

Les gardes-barrière des deux passages à niveau situés entre Lexos et Laguépie sont alertés du danger imminent encouru par les deux trains. Au lieu-dit Belvert (situé sur la commune de Saint-Matin-Laguépie, à environ 2 km de la gare de Laguépie) où se trouve l’une des « maisonnettes » de garde-barrière, un chef de brigade de voie fait signe à l’express 21 de s’arrêter. Le train roule à 70 km/h, équipé de freins à air comprimé Westinghouse, il se bloque rapidement sur la voie. Le mécanicien et le chauffeur aperçoivent alors, entre les arbres, l’express 40 dans la large courbe dessinée par la voie ferrée et sautent de leur machine. « Le train venant de Lexos étant formé de vieux wagons (sic) non munis de freins à air comprimé, n’a pas pu ralentir et a heurté à toute vapeur le 21 » (note 6). Lequel aurait reculé de 25 m sous l’impact.

Si « les voyageurs et les employés de l’express 21 n’ont ressenti qu’une violente secousse », dixit La Dépêche, il en va tout autrement dans l’autre train car le « choc terrible venait de broyer une partie de la machine, du tender et défonçait littéralement deux wagons (sic). » (note 7)

Le nombre de blessés fluctue dans les articles de presse rédigés par des journalistes qui se trouvent à Toulouse, Montauban ou Carmaux, mais pas sur place : dans un premier temps, le jour de l’accident, le journaliste de La Dépêche annonce depuis Toulouse qu’« il n’y a que deux ou trois blessés », mais Le Républicain du Tarn-et-Garonne indique déjà le lendemain que « de nombreux voyageurs […] ont été blessés. On a retiré des voyageurs qui étaient ensevelis sous de véritables monceaux de décombres. On ne comprend pas que tous ne soient pas morts ». Les chiffres oscillent ensuite entre une quinzaine et une quarantaine de blessés, dont certains gravement. Les victimes reçoivent les premiers soins dans la maison du garde-barrière où se trouvent deux médecins « mandatés en toute hâte », puis sont conduits à Gaillac ou à Toulouse (note 8). Parmi les blessés graves, on relève le mécanicien et le chauffeur de l’express 40 (qui comptabilisent chacun plus de 30 ans de service dans la compagnie), ainsi que le chef de train « qui n’avait plus figure humaine » (La Dépêche).

Un jeune ouvrier qui revenait de faire ses 28 jours de réserviste à Castres (note 9) et rentrait à Paris, est donné dans un premier temps comme mort ou agonisant. En définitive, le jeune homme survit… Notons que la police est tout aussi approximative que la presse : dans le rapport rédigé par un commissaire de la 3e brigade de recherche le 29 octobre 1895 (note 10), on peut lire : « le train qui, le 27 courant (note 11), a emporté les députés Jaurès, Viviani et Gérault-Richard a été tamponné entre les stations de Lexos et de Laguépie. L’accident aurait occasionné deux morts. Il y aurait en outre sept blessés parmi lesquels M. Jaurès. » Qu’en est-il, en effet, de Jaurès et de ses compagnons de voyage ?

Jaurès et ses compagnons de voyage dans l’accident

Les faits sont rapportés par le correspondant de La Dépêche qui recueille le témoignage des trois hommes arrivés à Carmaux à 19 h 12. Ils étaient dans un compartiment de l’express 21 « causant tranquillement, lorsqu’ils sentirent un brusque ralentissement du train, en même temps ils entendaient des coups de sifflet précipités, puis un choc épouvantable se produisit. Viviani tomba entre les deux banquettes, Gérault- Richard fut projeté debout et Jaurès fut précipité sur Gérault-Richard en face duquel il se trouvait assis. La valise de Jaurès, pleine de livres, lui tomba sur le front et lui causa un étourdissement de quelques secondes en lui occasionnant une légère contusion. Gérault-Richard cria : “Sautons sur la voie !” […] Après avoir conduit Jaurès à la maisonnette voisine [la maison du garde-barrière] où il s’épongea le front, les trois amis se dirigèrent vers le théâtre de la catastrophe d’où s’élevaient des cris déchirants. »

Dans un autre article, La Dépêche souligne : « Plusieurs témoins nous affirment avoir été émerveillés de la présence d’esprit dont ont fait preuve les trois députés socialistes. Jaurès se remettait vite de son étourdissement pour s’occuper des blessés. Gérault-Richard pansait l’horrible blessure du mécanicien Hoffer dont le bras était en bouillie. Viviani dégageait une demoiselle de Cransac qui avait une jambe cassée. » Le Télégramme du Tarn-et-Garonne du 30 octobre, beaucoup moins favorable aux socialistes, donne une autre version des faits : « les trois députés n’ont aucun mal. Aussitôt après l’accident, ils ont pris une voiture pour se faire transporter à Lexos où ils ont déjeuné. Après avoir déjeuné, ils sont repartis pour Carmaux »… Ce qui est certain, c’est que les trois hommes se sont bien arrêtés à Lexos puisque Jaurès a adressé au journal La Dépêche un télégramme à midi : « Train tamponné entre Laguépie et Lexos. Gérault- Richard, Viviani et moi-même n’avons aucun mal. Il y a plusieurs blessés et un mort. Jaurès. »

À Carmaux, où les trois hommes devaient participer à une réunion publique prévue à 13 h dans le contexte tendu de la grève des verriers, leur retard, d’abord inexpliqué, a visiblement causé une certaine inquiétude, dont témoignent le télégramme du correspondant de La Dépêche en date du 28 octobre et un rapport de police : « ces messieurs étant signalés comme voyageant en voiture, toutes les autorités de la ville se sont portées à leur rencontre. » (note 12)

Cet accident ferroviaire est donc en partie imputable à des erreurs humaines : celle, initiale, de l’aiguilleur de Gaillac, puis celle du chef de station de Laguépie qui donna par mégarde le signal de départ à l’express 21. Mais si La Dépêche se montre sévère envers le premier, elle expose des circonstances atténuantes pour le second. Le journal souligne en effet que cet agent qui comptait 25 ans au service de la Compagnie du PO, faisait preuve d’une « méticuleuse attention » dans son travail et que son erreur était imputable « au surmenage dont il était l’objet. Aidé seulement d’un homme d’équipe, nouvellement arrivé à Laguépie et encore novice, nous dit-on, le chef de station devait à la fois distribuer les tickets aux voyageurs, peser leurs bagages, aider à leur chargement, répondre aux réclamations, assurer le service du télégraphe et tenir les écritures de la gare de marchandises » (note 13). En définitive, c’est bien plutôt, la compagnie du PO et, au-delà, l’ensemble des compagnies de chemin de fer qui sont mises en accusation : « la Compagnie, fidèle à ses habitudes de parcimonie, a voulu économiser du personnel et utiliser de vieux wagons non munis de freins (sic) » dénonce La Voix des Travailleurs, journal socialiste du Tarn, le 31 octobre. La Dépêche de la veille ne dit pas autre chose : « tout le monde était d’accord pour blâmer l’esprit d’économie outrée des compagnies de chemin de fer. Le manque de personnel (…) comme toujours, est la cause principale des trop nombreux accidents de chemin de fer ». Quelques jours auparavant, le 22 octobre, avait eu lieu un autre accident ferroviaire, resté fameux, lui : le spectaculaire accident de la gare Montparnasse dont la façade avait été éventrée par la locomotive de type 120 du train express Granville – Paris des chemins de fer de l’Ouest.

Catherine MOULIN, professeure agrégée d’histoire au lycée Édouard-Branly à Lyon, membre de la Société d’études jaurésiennes

Notes :

1. Tous mes remerciements à Charles Diaz, commissaire général de la police nationale et historien de la police, qui m’a signalé l’existence de cet accident ferroviaire et m’a communiqué deux documents extraits des Archives de la préfecture de police de Paris (APP).

2. La Dépêche du 30 octobre 1895.

3. Depuis 1880, en France, les compagnies de chemins de fer doivent équiper les voitures de leurs trains express d’un frein continu à air comprimé.

4. La Dépêche du 29 octobre et du 30 octobre 1895 (Archives départementales du Tarn-et-Garonne). La presse ne précise pas la nature de l’avarie.

5. Voir la narration des faits, fort précise, dans La Voix des Travailleurs du 31 octobre 1895, Archives départementales du Tarn.

6. Ibid.

7. Ibid. Ce constat est confirmé dans Le Républicain du Tarn-et-Garonne du 30 octobre 1895.

8. Ils n’arrivent toutefois à Toulouse qu’en fin de journée, car le train qui doit amener les blessés, a plus de 2 heures 30 de retard… (La Dépêche, 29 octobre 1895)

9. La loi du 15 juillet 1889 fixe les obligations militaires à trois ans dans l’armée d’active mais prévoit ensuite sept ans dans la réserve de l’armée d’active. Les membres de la réserve d’active, dont fait partie ce jeune ouvrier, doivent participer à deux manoeuvres par an de quatre semaines chacune.

10. Archives de la Préfecture de police de Paris/BA/1405.

11. L’express 21 est un train de nuit qui a quitté Paris la veille de l’accident à destination de Toulouse.

12. APP/BA/1446 Rapport du chef de la 3e brigade de recherche, 30 octobre 1895.

13. La Dépêche, 30 octobre 1895, Archives départementales du Tarn-et-Garonne.


(c) DR

Jaurès, les trains et les cheminots

Durant sa vie politique et notamment après son élection comme député socialiste de Carmaux en 1893, Jean Jaurès (1859-1914) n’a eu de cesse de « propagander » et de répondre à de multiples sollicitations à travers la France (et même à l’étranger). Or, avant la Première Guerre mondiale, comment le faire sans prendre le train ? C’est à cette époque que le réseau de chemin de fer français atteint son extension maximale avec près de 40 000 km de voies ferrées. Étudier l’importance du train dans l’activité de Jaurès et montrer à travers lui que le chemin de fer est un élément indispensable de la vie politique sous la IIIe République avant 1914, constitue l’objet de l’étude que je mène actuellement (note 1). Par ailleurs, Jaurès, usager régulier des trains, s’intéresse aussi aux grands enjeux du monde ferroviaire de son époque. Deux questions retiennent particulièrement son attention : la question de la nationalisation des compagnies de chemin de fer, qu’il aborde notamment mais pas exclusivement lors du rachat de la compagnie de l’Ouest par l’État en 1908, et celle des droits syndicaux de ceux que l’on commence alors à appeler des « cheminots » (note 2), notamment leur régime de retraites. Dès 1895, Jaurès défend activement leur droit de grève, menacé à plusieurs reprises par des projets de loi. Par ailleurs, en octobre 1910, il apporte son soutien indéfectible aux cheminots engagés dans une grève qu’il avait estimée prématurée. Et il est ensuite le défenseur résolu des nombreux cheminots révoqués à la suite de ce conflit historique.

1. Catherine Moulin : « Jaurès, de trains en gares », Cahiers Jaurès n° 227-228, janvier-juin 2018, p. 145-156.

2. Le terme de « cheminot » désignant les salariés des chemins de fer apparaît dans les années 1890.

 

Article tiré du premier numéro de la nouvelle formule “mook”(plus tout à fait un magazine, presque un livre), le numéro 48.

Cliquez sur l’extrait du mook ci-dessous pour l’acheter :

HR48_1Mo



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